Interview de Pascal Jousselin, auteur d’Imbattable

À l’occasion de la fête de la BD de Bruxelles en septembre dernier, Pascal Jousselin, l’auteur de la série Imbattable, vêtu de son éternel pull rayé (hérité de Mastodonte), a répondu, avec bonne humeur, à nos questions, malgré le brouhaha d’un restaurant dans lequel un orchestre jouait !

Les Amis de Spirou : Quel est votre parcours avant Imbattable ?

Pascal Jousselin : J’ai fait une école d’art graphique, dont je suis sorti en 1998. J’ai commencé chez Treize étrange, une petite maison d’édition. Elle était composée, à l’époque, d’une seule personne qui livrait elle-même ses petits livres dans les librairies de Paris. Quelques années plus tard, elle a été rachetée par Milan, mais, au début, c’était vraiment très confidentiel. J’ai également fait un petit passage chez Fluide Glacial quelques années, et participé à Mauvais Esprit, un webzine initié par deux auteurs, James et Boris Mirroir, et un libraire, Laurent Parez. A cette même époque d’ailleurs, deux autres projets de webzines, eux-aussi créés par des auteurs, sont nés : Professeur Cyclope et la Revue Dessinée (qui est finalement devenu une revue papier).… Mauvais Esprit s’est arrêté au bout de 74 numéros, n’étant pas parvenu à trouver un modèle financier viable. En 2013, j’ai proposé les deux premières pages d’Imbattable au journal Spirou et à son rédac-chef, qui était à l’époque Frédéric Niffle, et Imbattable a commencé comme ça. 

Photo de Pascal Jousselin
© Chloe Vollmer-Lo

Les Amis de Spirou : Quelles sont vos influences ? Que lisiez-vous enfant ?  

Pascal Jousselin : J’ai toujours lu de la bande dessinée. Petit, j’ai appris à lire avec Astérix, Tintin et Lucky Luke, puis, assez rapidement, les BD Dupuis, avec Gaston, Tif et Tondu …. En étant pré-ado, Fred, Gotlib, … J’en ai toujours lu, et au fil du temps, j’ai découvert tous les types de BD, comme la Nouvelle BD ou la BD indépendante américaine, quand j’étais étudiant. Je continue toujours à en lire et j’ai des goûts assez éclectiques : je n’ai pas de blocage sur des genres particuliers.  Je lis de tout, mais il y a des domaines que je connais moins que d’autres, par exemple les comics. 

Les Amis de Spirou : Lorsque nous postons des planches d’Imbattable sur Les Amis de Spirou, on nous fait souvent référence à Greg, est-ce un auteur qui vous a influencé ? 

Pascal Jousselin : Non, parce que je connaissais très peu Achille Talon. Enfant, on lit ce qui nous tombe sous la main : j’avais lu quelques gags d’Achille Talon qui devaient être publiés dans un journal de type Ouest-France, mais ce n’était pas du tout des gags méta. C’est bien plus tard que quelques lecteurs m’ont dit qu’il y avait des parallèles avec Imbattable, mais je n’ai toujours pas récupéré ce retard. Il faudra que je trouve des intégrales pour mettre à jour ma connaissance de Talon et de Greg. Il faut être conscient qu’à peine la bande dessinée était née, il y avait déjà des gens qui s’amusaient avec ce média. J’en découvre toujours aujourd’hui. Il y a quelques années, à l’expo Tezuka à Angoulême, j’avais vu que pour accentuer la vitesse, il avait fait son personnage qui cassait le bord de case et qui tombait dans le strip du dessous. La bande dessinée a une très très longue histoire, j’estime ne pas avoir inventé grand-chose avec Imbattable.

Couverture du tome 1 par Pascal Jousselin
Couverture du premier tome d’Imbattable © Imbattable – Pascal Jousselin – Dupuis

Les Amis de Spirou : Comment vous est venue l’idée d’Imbattable ? 

Pascal Jousselin : Comme je le disais, j’ai toujours lu des bandes dessinées. Ça a toujours été un mode d’expression qui m’a passionné. D’ailleurs, j’en ai toujours fait : j’ai gribouillé mes premières bandes dessinées alors que je ne savais même pas écrire. J’ai été très marqué ado par les expérimentations de Fred et de Gotlib, qui jouaient sur le langage bande dessinée, plus tard par Marc-Antoine Mathieu, Little Nemo, par Lécroart, l’OubaPo…  

Les Amis de Spirou : Pourquoi avoir fait un super-héros pour détourner la bande dessinée ? 

Pascal Jousselin : Sincèrement, je n’ai pas trop réfléchi. J’ai fait la première page d’Imbattable dans mon coin sans me projeter du tout dans une potentielle série. Une chose est sûre, ça amusait d’essayer de faire quelque chose qu’on ne pourrait faire qu’en bande dessinée. Je me suis demandé : « Qu’est-ce qui se passerait si un des personnages avait le pouvoir de se déplacer à sa guise entre les cases mais que les autres n’en auraient pas conscience ? ». Cela lui donnerait un super pouvoir évident ! Donc autant en faire un super-héros. Et comme c’était du gag en une page, cela me permettait d’éviter les justifications compliquées, car dans la culture collective : super-héros costumé = super-pouvoir. C’est donc venu automatiquement, mais mon bagage étant la BD franco-belge, j’étais incapable de faire ça de manière sérieuse : il y a aussi eu tout de suite un ton parodique qui est venu naturellement.  

Couverture du tome 2 par Pascal Jousselin
Couverture du deuxième tome d’Imbattable © Imbattable – Pascal Jousselin – Dupuis

Les Amis de Spirou : Y a-t-il une raison particulière pour laquelle Imbattable est paru dans Spirou ? Vous étiez lecteur du journal ?  

Pascal Jousselin : La bande dessinée classique est le point de départ de ma vocation, même si, le temps passant, je me suis intéressé à plein d’autres genres. Créer Imbattable a vraiment été un truc instinctif, après avoir fait la première page puis le storyboard de la deuxième, ça m’a semblé raccord avec ce que publiait Spirou. Je n’avais rien à perdre à leur envoyer, même si je ne connaissais personne là-bas, j’ai tenté le coup et puis voilà ! 

Ils m’ont répondu tout de suite qu’ils étaient intéressés.  Le fait de savoir que ça allait être publié dans Spirou a forcément tiré encore plus l’univers vers toutes ces références de la BD franco-belge classique. Je me suis rendu compte assez rapidement du ton que je voulais développer, au bout de la 4e page dans le journal, celle du chat dans l’arbre. Elle a été le déclic, je me suis dit : « Voilà, c’est ce ton-là que j’ai envie de développer ! », ce mélange entre une espèce d’humour un peu décalé, en retenue, dans un décorum d’aventure franco-belge un peu à la Boule et Bill, et toutes ces choses un peu plus expérimentales, ou ludiques, avec des jeux sur le langage BD.  

La création de tout ça s’est faite de manière très instinctive et, au fur et à mesure, parce que je réalisais les planches une par une… Dans ma tête, c’était une animation pour le journal, pas une série. J’ai dit à Niffle au départ, que je ne pensais faire que 10 pages, parce que le concept était trop mince, j’allais tourner en rond rapidement. Donc, quand j’ai commencé les premières pages, je ne me suis pas mis dans la tête qu’il fallait que je réfléchisse en termes de série. C’est vraiment un petit univers qui s’est construit brique par brique et puis, chemin faisant, je me suis rendu compte que ce petit pouvoir permettait bien plus de choses que ce que j’avais imaginé à la base. J’ai rapidement demandé à la rédaction de me laisser libre de la pagination des histoires. Je leur ai dit : « Pour que je puisse continuer, il ne faut pas que je sois cantonné à une page, sinon, c’est sûr que je vais tourner en rond.  Il faut que vous me laissiez libre, si j’ai une idée qui nécessite trois pages, je fais une aventure de trois pages, si mon idée en nécessite cinq, … ». Ils ont accepté et ça m’a permis de faire des choses plus complexes, qu’il aurait été impossible de faire si j’étais resté sur des gags en une page. En parallèle, je me suis dit : « Et si je lui faisais rencontrer des protagonistes qui auraient d’autres super pouvoirs liés au langage BD ? ». Et là, ça m’a ouvert plein de possibilités mais, malgré tout, ça s’est toujours fait petit à petit : « Ah, finalement, je vais peut-être réussir à faire 20 pages d’Imbattable… à en réussir trente… ah, je vais peut-être réussir à faire un album… ah, peut-être 60 pages…». En fait, j’ai toujours fonctionné ainsi : « Tant que j’ai des idées, je continue. ». J’ai une vision à court terme de ce qu’il est possible que je fasse :  une fois que j’aurai fini le quatrième tome, je verrai s’il y a encore quelque chose à faire.  

Planche d'Imbattable par Pascal Jousselin
La planche avec le chat dans l’arbre © Imbattable – Pascal Jousselin – Dupuis

Les Amis de Spirou : Avez-vous pu conserver le plaisir de lire des BD ? Ou les feuilletez-vous en vous demandant ce que vous pouvez détourner ?  

Pascal Jousselin : Oui, j’ai toujours réussi à les lire normalement. Je ne fais pas partie des gens qui ne lisent pas de BD, j’arrive à me détacher assez facilement et à avoir un plaisir de lecteur lambda. Peut-être parce que je n’ai jamais cessé d’en lire. Forcément, on a un regard plus professionnel à partir du moment où on en fait mais ce n’est pas au point de me perturber quand je lis des BD.  

Les Amis de Spirou : Beaucoup d’auteurs de BD perdent pourtant le plaisir d’en lire, à cause de ce regard professionnel.  

Pascal Jousselin : Je comprends, j’ai des collègues qui n’arrivent pas à avoir ce détachement.  Mais c’est marrant, parce qu’on n’imagine pas un romancier dire : « J’écris des livres, mais je n’en lis pas. », ou un cinéaste dire : « Je fais des films, mais je n’en regarde aucun. ». Ça parait un peu étrange, même si je peux concevoir que ce soit compliqué, que l’œil professionnel perturbe, gâche ou empêche la lecture. Je n’ai pas vraiment ce souci-là.  

Planche d'Imbattable par Pascal Jousselin
© Imbattable – Pascal Jousselin – Dupuis

Les Amis de Spirou : Comment avez-vous découvert l’OuBaPo ?  

Pascal Jousselin : Je ne sais plus, sans doute que j’ai dû tomber sur des travaux de Lécroart ou Lewis (Trondheim), et j’ai dû découvrir grâce à eux l’OuBaPo. Les trucs à contraintes m’ont toujours amusé en tant que lecteur et je trouve que se mettre des bâtons dans les roues est très stimulant. Par exemple, il y a longtemps, avec un collègue qui s’appelle Brüno -on s’est connu à l’époque de Treize étrange- on avait envie de travailler ensemble, mais on n’était pas dans la même ville. On s’est donc dit : « Faisons une bande dessinée, avec pour unique pour de départ le titre « Les Aventures de Michel Swing (coureur automobile) », tu fais la première page, tu me l’envoies, je fais la suite, je te l’envoie et ainsi de suite, et on n’en parle pas du tout et on voit ce qui se passe. ». On a fait cela, en ping-pong, et comme ça se passait bien, on s’est rajouté des contraintes en cours de route : on a invité des copains, juste le temps d’une planche qui s’insérait dans le récit. On s’est aussi ajouté la contrainte de jeter un dé à 12 faces avant chaque page et cela nous a imposait le nombre de cases que devrait comporter notre prochaine planche.  Tout ça nous stimulait et nous amusait et surtout, au final, on a fait quelque chose qui n’aurait jamais été comme cela si on s’était installé tous les deux autour d’une table pour faire du co-scénario. Dans tous mes boulots, je me suis mis des contraintes plus ou moins visibles parce que je trouve que c’est bien d’avoir un cadre pour s’amuser.  

Les Amis de Spirou : Quel est votre jeu préféré dans l’OuBaPo ?  

Pascal Jousselin : Pour les expérimentations, le risque peut être que la contrainte prenne trop le dessus. J’aime bien quand on oublie presque la contrainte : pour «Michel Swing» avec Brüno, notre idée était que les gens qui le lisent sachent comment on l’avait écrit, pour avoir un petit plaisir supplémentaire, mais qu’au fil des pages, ils puissent l’oublier et que le plaisir de la lecture prenne le dessus. Les retours qu’on a eu allaient d’ailleurs plutôt dans ce sens.  

Dans un des premiers recueils de l’Oubapo, je me rappelle d’une longue histoire d’imbrications de cases à base de lettres de l’alphabet réalisée par Etienne et JC-Menu : quelqu’un faisait une case, l’autre en faisait deux qui entourait la première et ainsi de suite… Cette expérimentation était très amusante. Mais j’aime beaucoup ce que fait Lécroart, la contrainte est vraiment le moteur de tout ce qu’il fait et son travail est extrêmement ludique. 

Couverture du tome 3 par Pascal Jousselin
Couverture du troisième tome d’Imbattable © Imbattable – Pascal Jousselin – Dupuis

Les Amis de Spirou : Il y a quelques années, il y a eu un numéro spécial de Spirou sur l’OuBaPo, vous y aviez joué un rôle particulier ?  

Pascal Jousselin : Non, j’avais juste participé comme un auteur invité et c’était Etienne Lécroart qui avait chapeauté ce numéro, où ils avaient mis en place certaines contraintes. Par contre, j’avais participé de très près à deux autres numéros du journal qui n’étaient pas du tout estampillés OuBaPo, mais étaient sous contraintes aussi.  

Le premier numéro, Fantasio a disparu, était une sorte d’aventure dont vous êtes le héros où on laissait un choix multiple au lecteur à la fin de certains strips. C’était à l’initiative de Frédéric Niffle, et je m’étais trouvé très investi car j’avais finalement scénarisé les ¾ des strips. C‘était très marrant à faire.   

Plus tard, il y a aussi eu le numéro spécial, Spirou et l’affaire du pingouin. Là aussi, on avait investi tout le journal pour essayer de cacher des indices. Les lecteurs devaient essayer de recouper les infos qu’ils chopaient à droite à gauche pour essayer de déduire qui était le coupable sachant que la réponse serait dans la fin de l’aventure la semaine suivante.  On était allé jusqu’à détourner toutes les rubriques, même l’abonné de la semaine. Là aussi, ça avait été vraiment rigolo à faire. C’étaient des choses vraiment liées au journal, des choses qu’on ne pourrait pas faire ailleurs.  

C’est comme avec Imbattable : un des moteurs d’Imbattable, c’est justement de faire des choses qu’on ne peut faire qu’en BD.  La bande dessinée n’a pas à rougir de ce qu’elle est, ce n’est pas un sous-genre, ce n’est ni du texte illustré, ni du cinéma de papier. S’amuser à faire des choses intransposables ailleurs, c’était aussi un moyen de montrer cette spécificité de la bande dessinée… 

Couverture Spirou 3997
Couverture du numéro 3997 de Spirou. © Pascal Jousselin – Dupuis

Les Amis de Spirou : Qui propose les numéros spéciaux de Spirou ? La rédaction ou vous ?   

Pascal Jousselin : La rédaction. Pour Fantasio a disparu, Frédéric Niffle m’a proposé le principe. Ce n’était pas défini très précisément, j’ai écrit les premiers strips puis on a lancé la machine… Ça s’est étalé sur plusieurs mois, puisqu’on demandait à des auteurs de dessiner des strips : tant qu’on n’avait pas les premiers, on ne pouvait pas lancer la suite. J’avais fait un petit plan, avec tous les embranchements et les chemins possibles, je le mettais à jour au fur et à mesure. Mais assez rapidement, on s’est rendu compte que pour que ça soit bien, il fallait qu’on chapeaute l’ensemble, sinon ça allait partir dans tous les sens : on ne pouvait pas permettre qu’il se passe quelque chose dans une option qui soit contredit dans une autre. Il fallait que tout reste cohérent. Dès qu’on le pouvait, on laissait donc les auteurs tranquilles sur 1 ou 2 strips, et ensuite, je reprenais la main derrière, pour écrire la suite, pour qu’on retombe sur nos pattes et que l’ensemble reste cohérent. Et moi, ça m’amusait de devoir trouver des solutions aux situations créées par d’autres (les contraintes encore et toujours).  

Quant au numéro spécial l’enquête, c’était grâce à une abonnée. La rédac’ avait organisé un concours : les lecteurs proposaient des idées de numéros spéciaux et deux idées seraient réalisées. Quand Frédéric m’a parlé de ce numéro spécial enquête, je lui ai dit : « Pour que ce soit bien, il faut vraiment envahir tout le numéro, qu’il ait des choses cachées partout. ».  On s’entend bien avec Frédéric Niffle. A l’époque, on avait déjà l’expérience de plusieurs d’années de travail ensemble, ils m’ont donc proposé de m’occuper de ce numéro. On a discuté de tout ça, on s’est entendu sur une manière de faire les choses qui nous semblait pertinente et puis voilà !  

Ce qui était exceptionnel pour les numéros spéciaux, c’était de pouvoir travailler avec les talentueux auteurs du journal !  70 auteurs ont participé à Fantasio a disparu ! J’ai pu écrire certains strips spécialement pour certains dessinateurs : Libon, Cromheecke, Jouvray… Et voir arriver régulièrement dans ta boîte mail tes strips dessinés par Bodart, Matthieu Bonhomme ou Bercovici, c’était assez jubilatoire !  

Couverture du Spirou 4127
Couverture du numéro 4127 de Spirou. © Pascal Jousselin – Dupuis

Les Amis de Spirou : Un petit scoop : Y-a-t-il un numéro spécial qui est prévu bientôt ?  

Pascal Jousselin : Non, je ne crois pas. Enfin, comme je suis sur Imbattable, je suis de moins en moins actif sur les numéros spéciaux, parce que ce sont souvent des à-côtés qui sont compliqués à exploiter en album. Or, l’univers d’Imbattable est un petit édifice, il suffit de peu de choses pour le faire tomber.  Par contre, le scoop que je peux donner, c’est que j’essaie que le tome 4 d’Imbattable soit une grande aventure. Ainsi, avant, lorsque j’avais une idée, j’en faisais directement une histoire de X pages. Désormais, lorsque j’ai une idée, je la mets de côté et il faudra que je trouve un moyen de l’intégrer dans ma grande aventure en tant que rebondissement ou péripétie. Car, il ne s’agit pas bien sûr de faire un album d’Imbattable, avec juste un nouvel adversaire à affronter, je voudrais qu’il y ait autant de variété dans le tome 4 qu’il y en avait dans les précédents. Je veux donc trouver un truc assez riche pour que ce ne soit pas frustrant. Et, comme c’est déjà difficile de trouver des nouvelles idées, je ne veux pas griller de cartouches en faisant des petites histoires pour des numéros spéciaux alors que je pourrais utiliser ces idées dans ma grande aventure. Pour l’instant, mes participations se limitent donc à des trucs hors Imbattable, comme récemment le numéro anniversaire de Jérôme K. Jérôme Bloche.  

Planche d'Imbattable
© Imbattable – Pascal Jousselin – Dupuis

Les Amis de Spirou : Comment s’est passée la collaboration dans l’Atelier Mastodonte ? 

Pascal Jousselin : C’est arrivé l’année où je suis rentré dans Spirou. J’ai eu une chance incroyable parce que les choses se sont enchaînées très rapidement. En février, j’avais donc envoyé les 2 premières planches d’Imbattable à la rédaction, la prépublication dans Spirou a commencé vers mai. En tant que lecteur du journal, j’aimais beaucoup Mastodonte. Or, cet été-là, j’ai reçu un mail de Lewis qui me proposait d’intégrer l’Atelier en tant qu’auteur. Je n’avais jamais rencontré Trondheim. De la bande, je connaissais personnellement uniquement Alfred. Tous les autres, je ne les connaissais que par leurs BD. Donc pour moi, cette invitation était carrément inattendue… 

L’Atelier peut, aussi, être considéré comme une série à contrainte : on avait un blog caché, accessible à nous seuls sur lequel on postait des nouvelles propositions. Dans les commentaires, les uns et les autres réagissaient et puis soit quelqu’un d’autre rebondissait sur la planche envoyée en dessinant une suite, soit ça restait un truc autonome, soit la proposition n’était pas finalisée.  Tout dépendait des réactions et des envies de chacun. Nous avions, en parallèle,  un chemin de fer pour savoir comment on organisait l’ordre de parution des strips dans le journal. Grosso modo, c’était chronologique mais ça arrivait que l’un de nous se dise : « J’ai une idée mais ça se déroulera avant tel strip ! ». Tout ça était plein d’émulation, chacun était responsable de ses planches. Travailler avec des gens dont on est fan du boulot fait très plaisir, et il n’y a rien de plus valorisant que les compliments de nos pairs (même si les compliments de lecteurs font aussi très plaisir). Mais, quand ça vient de gens dont on estime le boulot, quand on arrive à se faire rire les uns les autres, c’est une sacrée motivation. Ça a duré longtemps, on était quelques membres à être assez actifs. Je suis arrivé un tout petit peu de temps après Obion et Jérôme Jouvray et j’y suis resté 5 ans, jusqu’à la fin.  

Aujourd’hui, pour certains, nous bossons encore ensemble : Avec Lewis, Nob et Obion, nous avons une série un peu sur le même principe d’écriture, c’est une série chez BD KIDS qui s’appelle Chihuahua et dont on sort un bouquin tous les ans. 

Les Amis de Spirou : Dans ce strip, est-ce vous qui assumez les propos que vous faisiez tenir à Florence Mixhel ? 

Gag de Mastodonte
Gag extrait du numéro 4188 de Spirou. © L’Atelier Mastodonte – Pascal Jousselin – Dupuis

Pascal Jousselin : Oui, bien-sûr. Même si, évidemment, Flo n’a pas du tout un caractère comme ça. Dans ce strip, je me mettais à sa place, car il faut se rappeler qu’à cette époque, la seule et unique manière dont on présentait Flo c’était comme étant la première femme rédac-chef et je trouvais ça grotesque. Un peu comme si, en parlant à un rédacteur en chef moustachu, tout n’aurait été qu’en lien avec sa moustache. 

Les Amis de Spirou : Mais dans ce strip, vous semblez penser que la BD est inconciliable avec la discrimination positive ?  

Pascal Jousselin : Je ne pensais pas vraiment à cela, je parlais plus du fait qu’elle était interrogée uniquement sur le fait qu’elle était une femme et que tout était rapporté à ça. Mais, en effet, tu prends un projet parce qu’il est bon, pas en fonction de qui l’a écrit. Quand j’achète un bouquin d’Aude Picault, Chloé Cruchaudet ou Mathilde Domecq, je ne le fais pas parce que ce sont des femmes, mais parce que j’aime bien leurs boulots. Après les histoires de discrimination positive, c’est encore autre chose. Je n’ai pas l’impression que ce soit un handicap d’être une autrice aujourd’hui chez Spirou. Ils ont un tarif de base à la planche, que tu sois connu ou pas connu, homme ou femme. Après, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas de sexisme dans la BD, comme dans n’importe quel autre milieu. Mais je n’ai pas l’impression qu’aujourd’hui, ce soit un handicap d’être une autrice, en tout cas pour signer chez un éditeur-mais je me trompe peut-être.  

Les Amis de Spirou : Êtes-vous plus à l’aise pour représenter un héros homme de manière générale ? 

Pascal Jousselin : Oui, sûrement. Concernant Imbattable, en étant sur du gag en une page, ça m’arrangeait de jouer avec les clichés et je ne me suis même pas posé la question.  En effet, j’aurais pu me dire : « Tiens, pourquoi je ne ferais pas une héroïne ? », mais j’étais tellement dans l’univers codifié franco-belge que ça l’aurait amené ailleurs. Mais dans Chihuahua, chacun a créé un personnage et moi, c’est un personnage féminin, une écolière. Donc, oui, sûrement que, comme je suis un homme, je vais plus naturellement faire un homme, mais Imbattable est entre la parodie et l’hommage d’un certain genre de bandes dessinées classiques franco-belges -à l’époque, les personnages masculins étaient le plus souvent les héros.  Mais sinon, je pense que, naturellement, tu vas vers ce que tu connais. Truffaut, dans des interviews expliquait qu’il était incapable d’écrire des histoires de gens qui tenaient des revolvers parce qu’il ne se voyait pas tenir un revolver, et qu’il avait besoin de se mettre à sa place de son personnage principal- ce qui est un peu extrême, et je ne vais pas jusque-là, mais sans doute qu’inconsciemment… J’ai aussi fait une bande dessinée, qui s’appelle Somewhere else, il y a pas mal de héroïnes dedans. Tout dépend des projets… Pour Mastodonte, il n’y avait pas beaucoup de personnages féminins puisqu’on se représentait et qu’on était une grande majorité d’auteurs masculins. 

Photo avec Pascal Jousselin
Souvenirs de l’interview !

Les Amis de Spirou : Avez-vous d’autres projets similaires à Saint-Malo où vous voulez repousser les limites ?  

Pascal Jousselin : Pas pour l’instant, parce que des projets comme Saint-Malo sont des choses que tu fais une fois. En fait, c’était une idée que j’avais depuis un moment, mais il fallait attendre que l’occasion se présente parce que ça nécessitait un budget, une logistique, des autorisations… c’était une idée que j’étais incapable de concrétiser tout seul. Quand l’équipe de Quai des Bulles m’a proposé de faire une expo Imbattable, je leur ai tout de suite proposé cela. Je les connaissais assez bien car c’est un festival proche de chez moi, et parce qu’avec Mastodonte, nous avions participé à la Gazette de Quai des bulles lors d’une édition. Tout cela fait que je connaissais Régis Thomas, le commissaire d’expo qui m’a fait cette proposition, quelqu’un de très talentueux et très gentil. Bref, j’avais entièrement confiance en eux. C’était donc l’occasion rêvée d’essayer de réaliser cette idée. Mais ça nous a pris un temps fou… Ce sont des projets que tu fais une seule fois. Ça n’aurait pas grand intérêt de refaire un truc similaire pour un autre festival BD. De plus, avec cette aventure en extérieur, Imbattable a découvert notre monde, celui des lecteurs, et si je fais à nouveau quelque chose dans le genre, je devrais prendre cela en compte… 

De même, lorsque je fais une histoire qui explique que le grand néant est telle chose et fonctionne de telle manière, il ne faut pas, 5 aventures plus tard, que je fasse quelque chose qui oublie cela ou dise le contraire. A partir du moment où j’ai fait quelqu’un qui a le pouvoir du récitatif, je ne peux plus faire désormais une voix-off qui sortirait de nulle part… Si je fais quelque chose, je dois prendre tout cela en compte.  

Photo Expo Saint-Malo
Expo Imbattable à Saint-Malo © Imbattable – Pascal Jousselin – Dupuis

Les Amis de Spirou : Pensez-vous que le concept d’Imbattable est déclinable en série d’animation ? Vous l’a-t-on déjà proposé ?  

Pascal Jousselin : On nous a déjà proposés, mais non ce n’est pas déclinable. Je ne comprends même pas pourquoi on me propose cela d’ailleurs, ont-ils réellement lu Imbattable ? Le pouvoir d’Imbattable est lié à la case, donc qu’est-ce qu’on fait ? Potentiellement, on pourrait faire des split-screens, mais ce ne serait plus vraiment un film. Ou, alors, tu trouves un équivalent qui est vraiment lié spécifiquement au médium cinéma. 

Les Amis de Spirou : Détourner les codes du cinéma d’animation ne vous intéresserait pas ? 

Pascal Jousselin : Non. Et ils n’ont pas besoin de moi pour le faire. Le pouvoir d’Imbattable est lié à la page, la case, la bulle, que des choses qui n’existent pas en animation. Une adaptation ne pourrait être qu’un autre personnage, ils n’ont donc pas besoin d’Imbattable dans ce cas-là.  

Couverture de Chihuahua
Couverture de Chihuahua © Chihuahua – Pascal Jousselin, Nob, Obion et Lewis Trondheim – Bayard

Les Amis de Spirou : Avez-vous des projets pour la suite ? Vous nous avez dit que vous étiez très pris par Imbattable mais avez-vous d’autres projets actuellement ?  

Pascal Jousselin : Il y a Chihuahua, qui me prend un peu de temps car nous faisons un album par an, qui parait chaque année en février normalement. 

 J’ai aussi un projet de recueil d’histoires courtes sur la vie d’auteur et les coulisses du monde de la BD. C’est quelque chose que j’avais commencé dans Jade, Mauvais Esprit, Fluide Glacial… avant d’entrer chez Spirou donc. Il y a d’ailleurs une partie de ces thèmes que j’ai finalement traité via Mastodonte.  

J’avais un peu mis ce projet de côté ces dernières années, mais, dès que l’occasion se présentait de faire des strips ou des histoires courtes pour Spirou, une autre revue ou un collectif, je les faisais en gardant l’idée de les inscrire dans cette thématique.  

C’est donc revenu sur la table, et là, je réfléchis à trouver une manière de faire un recueil cohérent avec tout ça.  

Propos recueillis par Raphaëlle VANDER GOTEN et Adrien LAURENT

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A lire aussi notre chronique de l’album Le Cauchemar des malfrats

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