des plus célèbres et marquantes illustrations de Franquin, celle où Gaston, sur le point d’être englouti par une avalanche dont les boules de neige comportent chacune un numéro des épisodes précédents, fait l’inventaire d’autres créations de l’auteur. Au milieu des séries classiques comme les Idées Noires, les Robinsons du Rail et évidemment Spirou, figurait un autre titre plus énigmatique, Cauchemarrant, intrigant, en blanc sur nuage noir, sous la forme d’un mot-valise (collusion de deux mots existants pour en faire un nouveau) dont la teneur oxymorique ne faisait qu’attiser plus encore la curiosité du jeune lecteur des années 90. À cela s’ajoute un éditeur obscur, « Bédérama », et le fait que cet album (ou série ?) a toujours brillé par son absence dans les rayons de son libraire préféré.
Cauchemarrant est un album unique à bien des égards : d’abord par sa qualité de one shot, bien sûr, dont les rééditions sont aussi collector que l’édition originale, puisque chacune des 4 rééditions s’est trouvée augmentée de quelques pages (avec une petite cote au BDM), mais aussi et surtout parce que cet ovni éditorial présente les prémices de tout un univers qui sera décliné abondamment par la suite : les Idées Noires et les Monstres de Franquin.
L’histoire de l’album est du reste tout sauf banale. La lecturede Franquin : chronologie d’une œuvre (Bocquet et Verhoest, Dupuis 2015) nous dit tout ce qu’il y a à savoir sur l’aventure vécue par 3 amateurs éclairés de Franquin, éditeurs de fanzine et fascinés par les créatures sombres, inquiétantes, menaçantes mais totalement irrésistibles que le Maître crobardait sans s’en rendre compte en réunion. Ces trois jeunes apprentis éditeurs seront eux-mêmes surpris que Franquin, par ailleurs d’une générosité sans borne envers l’univers des fanzines, accepte leur proposition. Il faudra attendre la troisième édition, avec un titre redessiné et un 4ème plat amélioré par l’artiste, pour arriver à un réel succès commercial avec un tirage en conséquence. Mais cela ne suffira pas à faire perdurer Bédérama, la jeune maison d’édition qui aura aussi édité des albums de Martin, Binet, Goosens, Andréas…, et qui fera faillite à la suite de son distributeur.
Une fois l’album en main, on ne peut que corroborer le commentaire qu’en fait André Franquin lui-même dans ses entretiens avec Numa Sadoul (Et Franquin créa la Gaffe, Schlirf 1986) : « C’est en effet un vrai fourre-tout, une espèce de salade, pas toujours savoureuse, du reste, mais qui contient beaucoup de « petits monstres », parce que j’aime bien ça, quoi… Qu’est-ce que tu veux dire d’un truc pareil ! » (p.203).
On pourrait dire, oh Dieu, bien des choses en somme… À commencer par le fait que oui, c’est un fourre-tout sans queue ni tête, où les monstres se mêlent aléatoirement à des dessins, des crayonnés, des esquisses, des auto-portraits, portraits ou caricatures diverses. Des planches aussi, depuis devenues légendaires : le gag tragique de Gaston pour Amnesty International (dont le nom a été coupé au montage), ou la brève apparition hilarante du Marshall dont la carrière prometteuse a été tuée dans l’œuf. Mais, bien sûr, l’intérêt de l’album ne réside pas dans une éventuelle histoire, ni même cohérence, par définition absentes de ce qui pourrait s’apparenter à un art-book déglingo. Ce qui saute de la page, en revanche, c’est la virtuosité de ce dessinateur, qui certes 40 ans après n’a plus rien à prouver aux ADS ni à personne. Le caractère improvisé de ces monstres aux fourrures foisonnantes, aux dents acérées et aux yeux globuleux, force l’admiration pour l’auteur de ces créatures aux tronches impayables, vivantes au point de surgir de la page – caractère improvisé qui, du reste, se perdra des années plus tard, lorsque le Journal de Spirou (apprend-on également de J-L Bocquet dans sa Chronologie d’une œuvre) publiera une version plus écrite, plus élaborée et forcément plus travaillée de Monstres de Franquin nouvelle génération (parus en album chez Marsu Production en 2002 et 2003).
Cauchemarrantest donc de l’aveu même de son auteur un foisonnement anarchique suivant son inspiration. On y retrouve de vieilles connaissances, comme Longtarin, Gaston (évidemment), ou le Marsu dont Franquin dira d’ailleurs à Numa Sadoul (op. cit.) qu’on « ne sait pas trop ce qu’il vient foutre ici, mais le type qu’il vise est assez monstrueux ». Parmi les caricatures ou portraits, heureusement le même passage de Et Franquin créa la Gaffe nous éclaire sur l’identité de John Kenneth Galbraith, économiste américain « qui n’a rien à faire ici, car ce n’est pas de la caricature, ce n’est ni ‘cauchemar’, ni ‘marrant’. »
Reste que, malgré la modestie proverbiale d’André Franquin, ce petit album atypique nous donne à contempler une vue imprenable sur le talent multi-facettes de cet auteur et sa vision du monde : une vision sombre, douce-amère, pessimiste, cynique, caractéristique de la dépression chronique dont il était notoirement atteint, qu’il sublimera avec le trésor cathartique Idées noires (dans le Trombonne Illustré, puis chez Fluide Glacial) et dont il préférait largement rire. Cauchemarrant fait donc figure de monument historique, de document d’archive et, disons-le, de voyage improvisé et impromptu dans le cerveau du Maître. Même si on peut acquiescer que « Cauchemarrant est un bouquin qui m’a bien amusé mais, si c’était à refaire, je le referais tout différemment (…) il y aurait davantage de monstres » (AF, op. cit.), il est néanmoins indéniable que le côté foutraque, aléatoire et décidément fun de cet ouvrage en fait le graal que tout collectionneur amateur de Franquin cherche à avoir dans sa bibliothèque.